Interview d’Anna Athanassi – Lauréate du Prix Jeune Chercheur du GDR O3

Lauréate du Prix Jeune Chercheur 2025 décerné par le GDR Odorant, Odeur, Olfaction (GDRO3), Anna Athanassi poursuit ses recherches au Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon (équipe NEUROPOP).

Ses travaux, intitulés « Bien sentir pour se sentir bien : stress précoce et altération de la perception hédonique des odeurs », explorent les liens entre olfaction, émotions et santé mentale.

Elle met en lumière comment le stress précoce peut modifier la perception des odeurs plaisantes et influencer durablement les circuits cérébraux du plaisir et de la récompense.

Fonds de Dotation Per Fumum : Pouvez-vous revenir sur le point de départ de votre recherche ? Qu’est-ce qui vous a menée à explorer le lien entre stress précoce et perception olfactive ?

Anna Athanassi :
Théoriquement, j’ai commencé mes travaux de recherche en étudiant le lien entre dépression et olfaction, de manière assez large. C’était pendant la période du Covid, au moment où l’on s’est rendu compte que la perte de l’odorat entraînait une baisse du bien-être, voire des états dépressifs.

À partir de ce constat, j’ai rédigé une revue bibliographique sur le lien bidirectionnel entre olfaction et dépression. Mon objectif était de comprendre pourquoi il existait un lien aussi fort entre les deux, d’où il provenait, comment il s’exprimait dans différents types de dépression, et quelles perturbations olfactives pouvaient être observées. Cette revue a constitué le point de départ théorique de ma thèse.

Sur le plan plus pratique, j’avais effectué mon stage de master dans le laboratoire où je travaille aujourd’hui. Je m’intéressais alors aux odeurs sous l’angle du bien-être et des émotions. Une chercheuse de l’équipe, qui étudiait la manière dont notre cerveau encode le fait d’aimer ou non une odeur, m’a proposé de poursuivre ce projet en cherchant à comprendre pourquoi et comment on perd cette capacité à aimer les odeurs dans un modèle de stress précoce. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler sur ce sujet.

Nous avons ensuite choisi de nous focaliser sur un type particulier de dépression, celle liée au stress précoce, car elle touche à la période du développement, un moment où les odeurs jouent un rôle particulièrement important.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Vos recherches se sont menées sur le modèle de la souris. Dans quelle mesure peut-on transposer vos résultats sur le cerveau humain ? Quels enseignements en tirez-vous pour la compréhension du cerveau humain ?

Anna Athanassi :
En effet, j’ai travaillé sur la souris, car cela permet d’étudier précisément les mécanismes cérébraux, notamment au niveau des réseaux de neurones — ce qui est beaucoup plus difficile à faire chez l’humain.

Ma thèse s’est déroulée en collaboration avec l’équipe CR2 du Vinatier, spécialisée dans la recherche sur les maladies psychiatriques et la santé mentale. Cette équipe travaille avec des patients atteints de dépressions sévères, souvent résistantes aux traitements pharmaceutiques, et parfois associées à des tentatives de suicide.

Ces patients sont notamment traités par stimulation magnétique transcrânienne (rTMS). L’objectif de cette technique est d’améliorer ou de potentialiser les effets du traitement de la dépression. De notre côté, nous travaillons sur les odeurs. Nous avons donc formulé l’hypothèse que l’exposition à des odeurs agréables pourrait stimuler le système de la récompense et ainsi favoriser le bien-être.

L’idée est que commencer un traitement en se sentant déjà un peu mieux — grâce à cette stimulation olfactive du système de la récompense — pourrait en renforcer les effets ou en prolonger les bénéfices. L’objectif n’est évidemment pas de dire que les odeurs peuvent « guérir » la dépression, mais plutôt qu’elles pourraient améliorer ou faciliter les traitements existants.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Vous évoquez le rôle de la dopamine, provoquée par les odeurs agréables, dans la perception hédonique. Est-ce un levier assez puissant pour remédier à une situation de stress ou de dépression ?

Anna Athanassi :
La dépression est un phénomène multifactoriel. Je ne dirais donc pas que la dopamine, à elle seule, suffit à tout restaurer. Ce n’est pas parce qu’on « relance » le système dopaminergique que tout va immédiatement mieux.

Cependant, la dopamine est un point clé dans le lien entre olfaction et émotion, car la zone cérébrale qui la sécrète est directement, ou presque directement, connectée au système olfactif. C’est notre porte d’entrée pour agir sur les circuits cérébraux liés à la motivation et au plaisir.

Mais encore une fois, la dépression implique de nombreux dysfonctionnements : c’est pour cela que certains patients sont pharmacorésistants. Les traitements qui ciblent un seul mécanisme ne suffisent pas toujours. Notre approche olfactive constitue donc une voie d’accès parmi d’autres, complémentaire mais non exclusive.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Quels débouchés cliniques pourrait offrir votre travail dans la prise en charge de la dépression ? Comment seront programmés les essais cliniques ?

Anna Athanassi :
Concernant la programmation précise des essais cliniques, je ne peux pas encore répondre.

En revanche, certaines applications plus directes émergent déjà. Par exemple, après la période du Covid, de nombreux travaux ont montré que les entraînements olfactifs pouvaient aider les personnes déprimées ou en perte d’odorat à se sentir mieux.

Sur le plan clinique, les travaux que nous menons avec l’équipe CR2 sont prometteurs, et s’ils continuent à bien fonctionner, ils seront probablement appliqués rapidement dans les structures de soin.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Comment percevez-vous l’apport du réseau GDR O3 dans votre parcours de chercheuse ?

Anna Athanassi :
Je participe au GDR O3 depuis quatre ans, et j’ai assisté à chaque édition pendant ma thèse. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est la continuité : on retrouve des chercheurs d’une année sur l’autre, on peut suivre l’évolution de leurs travaux, ce qui est très enrichissant.

Le GDR O3 offre également une grande diversité d’approches, allant des sciences fondamentales aux aspects plus appliqués de l’olfaction. J’ai découvert, par exemple, des présentations sur le parfum des livres ou celui de la peinture, des domaines auxquels je n’aurais pas pensé.

Cette année, j’ai aussi beaucoup apprécié les interventions sur l’olfactothérapie, qui font directement écho à mon sujet. Cela m’a confortée dans l’idée que mes recherches peuvent avoir une application concrète : aider les gens à se sentir mieux grâce aux odeurs. Cela me motive énormément et me rappelle que ce que je fais, même à l’échelle des neurones d’une souris, peut avoir un impact réel sur le bien-être humain.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Quel rôle personnel jouent les odeurs dans votre quotidien et dans votre bien-être ?

Anna Athanassi :
Depuis que je travaille sur ce sujet, j’accorde une attention beaucoup plus particulière aux odeurs. Avant, je n’y prêtais pas autant d’importance, mais aujourd’hui, je sais à quel point elles influencent notre bien-être.

Je fais attention à l’odeur de ma maison, de mes proches, aux odeurs qui me réconfortent. J’essaie de solliciter régulièrement mon odorat, car je sais que cela participe à un équilibre émotionnel. Même dans le choix de mes parfums, je prends plus de temps : avant, je choisissais simplement quelque chose qui « sent bon », alors qu’aujourd’hui, je comprends que ces choix ont un impact émotionnel profond.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Quelle est la suite de vos projets ?

Anna Athanassi :
La dimension qui m’a le plus passionnée dans mes travaux, c’est le lien entre olfaction, bien-être et santé mentale. C’est une voie que j’aimerais poursuivre.

Nous avons jusqu’ici étudié un seul type de dépression, celle liée au stress précoce, mais il existe d’autres formes tout aussi intéressantes à explorer, comme la dépression post-partum, où les odeurs (notamment celles du bébé) jouent un rôle très fort.Il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine, et j’espère pouvoir continuer à contribuer à cette recherche.
Je suis également très heureuse d’avoir pu présenter mes travaux au GDR O3 et honorée d’avoir été récompensée par le Prix Jeune Chercheur.”

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