Entretien avec Sandra Cadiou, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université – Publication d’un ouvrage consacré au Champ des Odeurs

Sandra Cadiou est maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université catholique de l’Ouest, où elle est responsable de la licence 3 Sciences de l’éducation et de la formation. 

Ses recherches interrogent les situations d’enseignement-apprentissage dans une approche clinique d’orientation psychanalytique, appliquée notamment à la didactique du français, aux difficultés d’enseignement-apprentissage et à la scolarisation des mineurs non accompagnés. Elle ouvre également le champ de recherche en enseignement-apprentissage  de l’olfaction. Elle y explore les dimensions subjectives, symboliques et didactiques liées à la transmission des savoirs olfactifs.

Nous avons échangé avec elle, pour mieux comprendre son projet :

FdD Per Fumum  : Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer et diffuser un manuscrit sur le Champ des Odeurs de Jean-Noël Jaubert ?

Sandra Cadiou : “J’ai souhaité rendre visible un travail théorique majeur en olfaction. Jean-Noël Jaubert a conçu le Champ des Odeurs, c’est-à-dire un langage olfactif : une façon précise et objective de nommer les odeurs que personne n’avait jamais conçue jusqu’à aujourd’hui. Ce Champ des Odeurs, connu en partie par le monde de la parfumerie, ne l’est pas dans le monde commun et je souhaitais, avec cette édition, proposer un texte simple et court, pour bien comprendre l’intérêt de ce langage olfactif.
Les chercheurs et chercheuses en olfaction constatent tous qu’il n’y a pas de vocabulaire olfactif étendu et précis, et cela est vrai à des degrés plus ou moins différents en dehors du français. Hormis les parfumeurs qui possèdent un vocabulaire, un langage, des tournures syntaxiques et une grande culture, l’individu lambda ne dispose pas de mots pour caractériser les odeurs qu’il perçoit.
En termes de couleur, nous avons des mots : jaune, rouge, vert, bleu… mais nous n’avons pas de mots pour les odeurs. Jean-Noël Jaubert, lui, a inventé ce langage. Cette démarche est unique au monde, alors j’ai souhaité qu’elle soit vulgarisée parce que la portée théorique de ce travail me semble sous-estimée. Avec les éditions PUG, nous diffuserons une vulgarisation scientifique du Champ des Odeurs et ce, en un faible nombre de pages afin que n’importe qui puisse le lire et s’en saisir facilement.”

FdD Per Fumum : En quoi ce système de classification se distingue-t-il des approches traditionnelles utilisées pour décrire et analyser les odeurs ?

Sandra Cadiou : “Premièrement, ce n’est pas une classification. Imaginons un orgue, avec ses tuyaux collés les uns aux autres. Une classification fonctionne en tuyaux d’orgue : c’est-à-dire qu’il y a le tuyau fleur, le tuyau ambré, le tuyau vert, etc… Quand on sent une odeur ou un parfum, on le classe dans une famille et chacune possède une collection d’odeurs ou de parfums.
Ce dont on parle ici, c’est d’un langage, c’est-à-dire que Jean-Noël Jaubert a créé un ensemble de mots qui désignent des odeurs précises. Et nous pouvons disposer de ces mots pour caractériser ce que nous percevons.
Le Champ des Odeurs se compose de 44 signes olfactifs. Un signe est une relation biunivoque entre une molécule chimique qui a un caractère odorant spécifique et un nom. Il y en a 44 : ce sont les 44 osmons. Cela donne ainsi 44 repères qui jalonnent l’espace olfactif humain.
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FdD Per Fumum : Le Champ des Odeurs repose sur 44 osmons. Pouvez-vous nous expliquer simplement ce concept et sa nécessité pour la compréhension du langage olfactif ?

Sandra Cadiou : “Premièrement, il faut savoir que l’individu lambda, non professionnel du domaine de l’olfaction, a peu de mots pour qualifier les odeurs si ce n’est l’objet qu’elles caractérisent. On va souvent dire « l’odeur de ceci », « l’odeur de cela », « l’odeur du pull de mon grand-père ». Le problème est que peu de personnes connaissent ce grand-père et encore moins son pullover… Donc tout est très souvent flou et subjectif.
Revenons à la comparaison avec la perception des couleurs. Je vois un rideau, il est gris. Il y a plein de gris, mais si je dis que c’est gris, eh bien vous l’identifiez également comme étant gris, parce qu’en fait vos yeux captent une certaine longueur d’onde que nous avons tous appris à appeler gris. Qu’importe que dans l’esprit de chacun cela « ne fasse pas la même chose », nous avons le même mot pour désigner un élément commun, un élément de notre monde. Et Jean-Noël Jaubert a inventé ça pour les odeurs.
Ici, on parle de molécule odorante et non d’onde lumineuse. Le Champ des Odeurs se base sur 44 molécules chimiques. C’est ça qui fait le lien commun entre nous. Chacune de ces molécules chimiques a un caractère odorant bien distinct des autres et possède un nom. À chaque fois que plusieurs personnes rencontrent une même molécule chimique odorante, par exemple le cis-3-hexénol, l’odeur perçue sera toujours appelée par le même mot : hexe. Qu’importe ce que cela fait à chacun, ce qui compte, c’est de pouvoir associer le même mot tous ensemble pour nommer un caractère odorant issu d’une molécule chimique particulière.
Donc, quand je perçois une certaine onde lumineuse que j’appelle jaune, à chaque fois que je la vois, je l’appelle jaune. Si je vois quelque chose qui s’en rapproche, je vais l’appeler jaune aussi : jaune curry, jaune moutarde, jaune citron. Pour les osmons, c’est pareil. Lorsque je sens une molécule odorante, je la rapproche de l’osmon le plus ressemblant. Jean-Noël Jaubert a choisi ces 44 osmons-là d’une façon particulière : en étudiant tout un corpus langagier sur 1 396 molécules pour garder, selon leur fréquence d’apparition et de distinction avec les autres, 44 osmons, soit 44 signes olfactifs (molécule odorante + nom).
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FdD Per Fumum : Pourquoi était-il important pour vous de rendre cette contribution théorique accessible à un large public à travers un format court et vulgarisé ?

Sandra Cadiou : “Je trouve fou qu’on ne parle pas davantage du Champ des Odeurs. Il nous donne un langage précis que nous n’avons jamais eu. C’est une avancée théorique majeure : posséder un langage que nous pouvons tous apprendre et qui permet à tous de parler de la même façon des odorants : de les nommer objectivement comme on nomme objectivement les couleurs. À la fois l’olfaction est un sens très exploité, parce qu’on s’en sert tout le temps, même sans s’en rendre compte, et en même temps, on n’en parle peu. Ce n’est pas enseigné et ce n’est pas présent dans les programmes à l’école pour les enfants. Certains professeurs des écoles mettent en place des ateliers d’éveil olfactif, mais cela part de leur initiative personnelle. Ils sensibilisent les enfants au monde olfactif : ça sent bon, ça sent pareil, ça sent plus fort…, ça me rappelle ceci cela… mais ils n’enseignent pas de mots pour que les enfants caractérisent les odeurs qu’ils perçoivent. L’olfaction est un de nos cinq sens. Donc, nous sommes amputés de quelque chose. À l’école, il y a quelque chose qu’on ne nous apprend pas sur nous-mêmes. Alors ce que j’aimerais, à terme, ce serait, d’abord, de faire connaître ce langage-là que sont les osmons, et ensuite, que les enfants puissent apprendre à nommer les odeurs. Apprendre par exemple une dizaine d’osmons serait un bon début.”

FdD Per Fumum : Comment avez-vous travaillé avec Jean-Noël Jaubert dans le cadre de la rédaction de cet ouvrage ?

Sandra Cadiou : “J’ai écrit le texte puis sollicité Jean-Noël pour sa relecture, ce qui me paraissait normal. Nous avons fait certaines modifications sur les formulations, par souci de justesse. Par exemple, au départ, j’utilisais l’expression « odeur de l’armoire » et on a changé cette formulation parce qu’en fait, ce n’est pas l’odeur de l’armoire, c’est l’odeur que je perçois de l’armoire. Et ce petit changement-là, ce n’est rien du tout, mais dans la représentation, ça change tout. Ce n’est pas l’armoire qui sent quelque chose. L’armoire est composée de molécules dont certaines sont volatiles et ont un caractère odorant. Et c’est lorsque ces molécules entrent dans mon nez et sont traitées par mon système sensoriel qu’une odeur se crée dans mon esprit. Faire attention à cette manière de parler, c’était aussi une façon de revenir à une forme de rigueur scientifique. Il y a bien des molécules qu’on peut nommer de leur nom chimique, mais elles deviennent signifiantes une fois que mon cerveau traite les informations de mon organe sensoriel. Et l’odeur, c’est le produit de ça. L’odeur n’est donc pas dans l’armoire. C’est une élaboration mentale qui m’appartient.”

FdD Per Fumum : Quels usages concrets du Champ des Odeurs observez-vous aujourd’hui, notamment dans les domaines de la formation, de l’évaluation sensorielle ou de l’environnement ?

Sandra Cadiou : “Le Champ des Odeurs est utilisé dans le domaine de l’évaluation sensorielle. Des jurys d’analyse sensorielle évaluent des produits manufacturés : les qualités odorantes d’une sauce, d’une crème pour les mains, d’un intérieur de voiture, mais aussi de l’air que nous respirons. Le Champ des Odeurs forme ces jurys d’analyse sensorielle. Cela demande un apprentissage, mais qui est relativement rapide. Je crois que former la population à ne serait-ce que quelques osmons, que cela rentre dans les habitudes et que les gens, au lieu de dire « ça sent le citron », utilisent le bon terme, cela changerait la donne.”

FdD Per Fumum : Et pour les parfumeurs, comment ce langage se positionne?

Sandra Cadiou : “Si l’individu lambda a un lexique pauvre, si certains métiers comme sommeliers, œnologues, sapeurs-pompiers, médecins ou infirmiers travaillent avec les odeurs et en parlent, les parfumeurs, eux, ont une vraie capacité à parler de ce qui fait leur travail : les odorants, les matériaux ou les molécules.
Les parfumeurs ont pu rencontrer le Champ des Odeurs lors de leur formation, par exemple à l’ISIPCA ou à l’université de Montpellier. Le cours d’olfaction s’organise autour de la connaissance d’un nombre de produits reprenant plus ou moins les 44 molécules odorantes, pour travailler ensuite les descripteurs de l’odorité de chacune. Ils ne parlent pas forcément en termes d’osmons, mais ils exploitent ces 44 jalons.
Leur langage est hautement complexe et se base sur une connaissance extrêmement étendue de matériaux odorants qui dépassent largement le nombre de 44. Le Champ des Odeurs est beaucoup plus modeste et s’adresse à tous en offrant un langage simple pour parler de ce qui nous est commun.”

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