Entretien avec Claire Martin, neuroscientifique et directrice de recherche au CNRS et à l’Université Paris Cité

Claire Martin revient sur les progrès récents de ce programme à la croisée des neurosciences olfactives et des technologies. Elle évoque les pistes explorées pour mieux comprendre et, à terme, restaurer la perception des odeurs, ainsi que les enjeux scientifiques et humains portés par cette recherche.

Fonds de Dotation Per Fumum : Pouvez-vous nous faire un point d’étape sur l’évolution de votre étude pour l’élaboration d’un prototype d’implant olfactif à terme compatible au cerveau de l’Homme ?

Claire Martin : “Aujourd’hui, nous disposons de l’intégralité de la chaîne de l’implant. Nous avons un capteur d’odeurs capable de détecter des odeurs, de les envoyer vers un module qui les analyse et peut discriminer deux odeurs ce qui constituait un point critique. Ce module est connecté à des électrodes qui vont stimuler le bulbe olfactif.

Nous sommes désormais capables de détecter des odeurs dans un temps suffisamment court, de les traiter et d’envoyer la stimulation vers l’implant. Le fait d’avoir cette chaîne complète représente déjà une étape importante. Nous allons maintenant pouvoir tester le système dans son ensemble et réaliser des études comportementales chez la brebis en conditions réelles.

Concernant la stimulation, nous avons beaucoup progressé. Nous disposons d’électrodes très performantes, parfaitement adaptées à nos besoins. Nous avons deux types d’électrodes, compatibles à la fois pour le rat et la brebis, et qui pourront ensuite être utilisées chez l’humain.

Nous avons déjà implanté des brebis et des rats avec ces électrodes, réalisé des stimulations et effectué des tests. À ce stade, nous savons que la stimulation du bulbe olfactif ne provoque ni douleur ni inconfort chez l’animal. En revanche, il nous manque encore des données précises sur ce que cette stimulation produit dans le cerveau et sur la possibilité d’induire un comportement. Nous avons commencé ces travaux, notamment avec des études d’IRM, et nous sommes en train d’analyser les zones cérébrales activées.”

Fonds de Dotation Per Fumum : À ce stade, avez-vous pu réaliser les premiers tests sur brebis comme prévu ? Quels enseignements en tirez-vous ?

Claire Martin : “Oui, les implantations ont été réalisées et les stimulations testées. Nous avons également mis en place un test comportemental qui fonctionne avec de vraies odeurs.

Nous savons désormais que la stimulation n’entraîne pas de douleur ni d’inconfort. La prochaine étape consiste à rendre les brebis anosmiques puis à refaire les tests avec l’implant afin d’évaluer si la stimulation permet de recréer une perception exploitable sur le plan comportemental.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Quelles ont été les principales difficultés rencontrées, sur le plan technique ou biologique, ces derniers mois ?

Claire Martin : “La difficulté majeure a été la détection de l’odeur. Pour obtenir un comportement chez l’animal et ce sera identique chez l’humain, l’odeur doit être détectée et traitée très rapidement. Si l’information arrive au cerveau cinq minutes après l’exposition, elle n’a plus de pertinence. Il fallait donc un traitement en quelques secondes.

Les détecteurs commercialisés actuellement sont conçus pour détecter des incendies ou des polluants dans l’air. Ils fonctionnent sur des temps longs, parfois plusieurs minutes, ce qui n’est pas problématique dans ces usages. Pour nous, cette lenteur constituait un verrou technique majeur.

Nous avons beaucoup travaillé sur ce point et nous avons désormais atteint la rapidité nécessaire. En revanche, nous restons limités dans le nombre d’odeurs identifiables. Nous pouvons discriminer deux odeurs, mais pas encore identifier un large panel. Il existe des limites technologiques et de compétence dans ce domaine.

Notre objectif n’est pas de recréer l’ensemble du champ olfactif. Si nous parvenons à restituer quelques odeurs liées au danger ou au plaisir, ce serait déjà une avancée significative.

Sur le plan biologique, nous n’avons pas rencontré de difficulté particulière. Le travail comportemental chez la brebis demande du temps, mais le protocole fonctionne.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Votre projet suscite-t-il la rencontre avec de nouveaux partenariats, notamment avec des start-ups ou industriels spécialisés dans les neurotechnologies ?

Claire Martin : “Depuis le début du projet, un nouveau partenaire a rejoint l’équipe : l’École polytechnique fédérale de Lausanne, et plus précisément l’équipe de Stéphanie Lacour. Ils développent des électrodes sur mesure pour notre projet.

Ce partenariat est stratégique, car cette équipe a une volonté affirmée de développer des dispositifs de neurostimulation chez l’humain. Leur implication facilite la perspective d’une translation clinique future.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Quel serait selon vous un calendrier réaliste pour les premiers tests cliniques sur l’humain ?

Claire Martin : “Le projet actuel est centré sur l’animal, mais il a évidemment une visée humaine. Il ne s’agit pas de restaurer l’odorat chez la brebis pour elle-même.

Concernant un implant olfactif complet chez l’humain, il est difficile d’avancer un calendrier précis. En revanche, des tests de stimulation du bulbe olfactif chez l’humain dans le cadre d’essais cliniques sont envisageables à moyen terme.

Des neurochirurgiens travaillent déjà sur cette question. Il est réaliste d’envisager, dans un délai d’un an et demi à deux ans, des études cliniques visant à stimuler le bulbe olfactif pour évaluer si cette stimulation peut évoquer des perceptions olfactives.

Un implant complet nécessitera une phase clinique plus longue. On peut envisager un horizon d’une dizaine d’années, mais cela reste prospectif.”

Fonds de Dotation Per Fumum : Avez-vous pu échanger avec des patients anosmiques pour appréhender leurs réactions à cette innovation ?

Claire Martin : “Oui. Nous sommes en partenariat avec l’association anosmie.org, qui regroupe des personnes ayant perdu l’odorat. Nous avons mené un sondage auprès de ses membres.

Au total, 226 personnes ont répondu. La grande majorité s’est déclarée favorable à l’implant olfactif. Plus de la moitié des répondants se sont également dits prêts à participer à des essais cliniques.

Il existe une forte attente de la part des patients, notamment chez ceux qui ne disposent d’aucune solution thérapeutique. Nous préparons actuellement une publication scientifique présentant ces résultats, afin d’encourager la communauté à intensifier les recherches dans ce domaine.”

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