
Nathalie Mandairon est chercheuse en neurosciences cognitives au Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon. Spécialiste de la perception olfactive, elle étudie les mécanismes neuronaux impliqués dans le traitement des odeurs. Elle coordonne, avec Xavier Fernandez, le Groupement de Recherche Odorant, Odeur, Olfaction (GDRO3), une initiative portée par le CNRS réunissant des laboratoires issus de différentes disciplines autour des enjeux liés aux odeurs et aux odorants.
Né en 2015, le GDRO3, vise à développer des projets transdisciplinaires autour des odeurs. Les équipes de recherche abordent ce sujet au sens large, passant de l’étude de l’odeur en elle-même, à sa perception physiologique et ses nombreuses applications. Le GDRO3 vise à créer un réseau de collaborations et d’échanges pour les chercheurs travaillant sur les odeurs, un domaine aux multiples facettes et applications. L’objectif est de fédérer et d’animer la communauté scientifique autour des odeurs et odorants.
Chaque année, se tiennent des rencontres annuelles de chercheurs dans une ville proche d’un centre de recherche du CNRS. Cette année, c’est à Grenoble les 8 et 9 octobre qu’ont eu lieu ces rencontres.
FdD Per Fumum : Pouvez-vous nous parler rapidement de la dernière édition du GDRO3 qui s’est déroulée du 8 au 9 octobre 2026 à Grenoble ? Quelle était la thématique ou la particularité de cette édition ?
Nathalie Mandairon : “Nous avons accueilli environ 80 participants dans un lieu assez atypique à Grenoble : l’espace Sacré-Cœur, situé à côté de la basilique du même nom. Le cadre était très agréable et nous avons été très bien accueillis. Le format des journées du GDR repose sur plusieurs temps : des conférences, des flash talks, un prix du jeune chercheur et une master class. Cette année, nous avons organisé cinq conférences. L’idée est de faire intervenir des disciplines très différentes, représentatives de la diversité du GDR : les neurosciences, la chimie, les sciences humaines et sociales. Nous avons notamment abordé la latéralité cérébrale, la reconstruction historique de l’expérience olfactive ou encore la neuroéthologie de l’olfaction, avec, par exemple, des travaux sur les liens entre perception olfactive et perception visuelle. Une place importante est également accordée aux jeunes chercheurs, avec les flash talks et le prix du jeune chercheur. Nous avons eu une quinzaine de présentations, ce qui était particulièrement intéressant. La particularité de ces journées, c’est que nous essayons toujours de donner à la master class une couleur locale, en lien avec la ville qui nous accueille. À Grenoble, nous avons donc consacré cette master class aux parfums des Alpes. Nous avons assisté à des conférences passionnantes sur les raisons pour lesquelles les fleurs alpines émettent des parfums, ou encore sur le rôle des fragrances dans la reconnaissance des champignons des Alpes. Et la cerise sur le gâteau, c’était l’intervention de Lisa Montiel, de l’Atelier Chocolat Tribona, situé à Voiron, qui nous a fait découvrir les métiers du chocolat. C’était passionnant !“
FdD Per Fumum : Après plus de dix ans d’existence du GDR O3, quelles sont aujourd’hui les questions sur l’olfaction qui vous semblent les plus passionnantes ou, au contraire, encore largement inexplorées ?
Nathalie Mandairon : “L’olfaction se situe véritablement à l’interface de disciplines très différentes. En chimie, l’une des grandes questions fondamentales reste de comprendre comment on passe de la structure d’une molécule à la perception d’une odeur. Les approches de modélisation ouvrent aujourd’hui des perspectives intéressantes, mais cette question reste entière. Elle est passionnante, mais complexe. En neurosciences, nous cherchons à comprendre comment le cerveau construit l’identité d’une odeur et sa valeur émotionnelle. Nous nous intéressons également à la manière dont cette représentation et cette valeur émotionnelle peuvent être modulées par l’expérience, le contexte, l’apprentissage, le vieillissement ou encore le stress. Il s’agit notamment de comprendre pourquoi les odeurs entretiennent des liens aussi puissants avec la mémoire et les émotions. Du côté des sciences humaines, nous essayons de comprendre quelle est la part de la perception et comment celle-ci est façonnée par notre histoire individuelle, notre langage ou notre culture. Nous cherchons aussi à comprendre comment les sociétés construisent leurs propres représentations du parfum et comment celles-ci évoluent au cours du temps. L’enjeu est finalement de réussir à relier toutes ces échelles : de la molécule au récepteur, de la perception à la société. C’est tout l’intérêt de notre réseau interdisciplinaire, le GDRO3.”
FdD Per Fumum : Lors des rencontres du GDRO3, vous faites intervenir beaucoup de disciplines de recherche autour de l’odorat. Avez-vous l’impression que la science avance vite ?
Nathalie Mandairon : “L’olfaction est une modalité sensorielle particulièrement complexe, notamment parce qu’elle ne dispose pas d’une correspondance simple permettant de prédire directement la perception à partir d’une caractéristique physique ou chimique. En vision, par exemple, on peut relier une couleur à une longueur d’onde de la lumière. En audition, la hauteur d’un son est reliée à sa fréquence. En olfaction, c’est beaucoup plus compliqué. Nous avons affaire à un espace chimique multidimensionnel. Aujourd’hui, nous ne savons pas prédire la perception d’une odeur à partir de la seule structure de la molécule. À cette complexité chimique s’ajoute celle du système biologique. Nous possédons plusieurs centaines de récepteurs olfactifs dans notre cavité nasale, qui reposent sur ce que l’on appelle un codage combinatoire. Ensuite, le cerveau traite ces informations pour construire non seulement l’identité de l’odeur, mais aussi sa valeur émotionnelle. Et tout cela est également modulé par la culture. L’olfaction nécessite donc de faire dialoguer des chimistes, des biologistes, des neuroscientifiques, des psychologues, des philosophes et des chercheurs en sciences humaines et sociales. C’est précisément cette interdisciplinarité, que nous essayons de favoriser au sein du GDR O3, qui fait toute la richesse de cette discipline.”
FdD Per Fumum : Au sein du GDR O3, un chimiste, un neuroscientifique, un historien de l’art spécialiste du parfum ou encore un industriel peuvent travailler autour d’un même objet : l’odeur. Est-ce que cette diversité des regards est la clé, selon vous, pour faire des découvertes aujourd’hui ?
Nathalie Mandairon : “Oui, nous avons besoin de ces différentes disciplines pour répondre à des questions essentielles. Je peux vous donner deux exemples. Le premier est celui du prix du jeune chercheur 2025 du GDRO3, dont les travaux portaient sur le phénomène de la madeleine de Proust. Ce projet a permis de confronter une notion issue de la littérature et des sciences humaines à des approches expérimentales portant sur la mémoire autobiographique, la perception et les bases neurologiques de cette mémoire. Un autre exemple concerne les travaux menés autour du parfum de la rose. Des chercheurs de Saint-Étienne ont travaillé avec des chercheurs lyonnais, notamment mon équipe, pour comprendre ce phénomène. Nous sommes partis des gènes impliqués dans la production des molécules odorantes par la plante, puis nous avons étudié la manière dont ces molécules sont détectées et perçues par le système olfactif humain. Ce sont deux exemples de questions qui montrent que des disciplines parfois très éloignées peuvent dialoguer et travailler ensemble. C’est justement ce croisement des approches qui permet d’aborder un même objet dans toute sa complexité.”
FdD Per Fumum : Le mécénat du Fonds de Dotation Per Fumum permet notamment à de jeunes chercheurs de participer à ces rencontres et de présenter leurs travaux. Qu’est-ce que ces échanges peuvent concrètement changer dans le parcours d’un jeune scientifique ?
Nathalie Mandairon : “Ce mécénat est vraiment très important pour les jeunes chercheurs, parce que ce sont eux qui font vivre la recherche au quotidien. Les doctorants et les post-doctorants réalisent une grande partie des expériences dans les laboratoires. Ces journées leur permettent d’abord de présenter leurs travaux et de les confronter à ceux des autres chercheurs, à leurs pairs. Elles leur donnent aussi l’occasion de construire leur propre réseau scientifique, tout en enrichissant leur culture scientifique. Ce réseau est important pour plusieurs raisons. Il leur permet d’interagir avec d’autres chercheurs, mais aussi de préparer la suite de leur carrière. Généralement, après un doctorat, ils partent effectuer un post-doctorat dans un autre laboratoire. Il faut donc choisir une nouvelle équipe, et ces rencontres leur donnent une vision plus large de ce qui se fait dans leur domaine. Les journées du GDR ne réunissent pas uniquement le monde académique : elles accueillent également des industriels. Nous avons notamment des professionnels du domaine de l’olfaction, des parfumeurs ou encore des acteurs de l’agroalimentaire. Ces rencontres peuvent faire naître des idées, des collaborations, mais aussi orienter la suite d’un parcours professionnel. Pour les jeunes chercheurs qui envisagent une carrière en dehors du monde académique, c’est une occasion assez unique de découvrir la diversité de ces métiers et surtout d’échanger directement avec les professionnels concernés. Le soutien de Per Fumum à ces journées, mais aussi à travers les bourses de voyage, est donc essentiel. Ces bourses permettent aux chercheurs de participer aux rencontres indépendamment des moyens financiers de leur laboratoire. Ils peuvent ainsi profiter de véritables opportunités, à la fois scientifiques et professionnelles. Cette année, nous avons pu attribuer deux bourses de voyage.”
FdD Per Fumum : Et comment les prix sont décernés, justement ?
Nathalie Mandairon : “C’est une bonne question ! Nous constituons un jury, généralement peu de temps avant la conférence, en fonction des personnes inscrites. Il est composé de chercheurs et nous essayons de faire en sorte qu’il soit le plus interdisciplinaire possible, avec des chimistes, des biologistes et des représentants d’autres disciplines. L’idée est que sa composition reflète la diversité du GDR. Cette année, le jury comptait environ six membres, avec un président qui présente le contexte et explique aux candidats ce qui est attendu d’eux.”
FdD Per Fumum : Quels projets de recherche de Jeune Chercheur ont été récompensés sur cette édition ?
Nathalie Mandairon : “Six dossiers ont été déposés cette année, et leur qualité était vraiment au rendez-vous. Le prix du jeune chercheur a été attribué à Typhaine de Simone, qui vient du CNRL, pour un projet portant sur l’usage et l’importance de l’olfaction chez l’être humain, au-delà de sa seule fonction adaptative. Le prix coup de cœur a été attribué à Sandra Barré, pour une thèse en esthétique consacrée à l’olfaction dans l’art. Enfin, le prix du jury a été attribué à Ulrich Ambassa, chimiste originaire de Nice, pour ses travaux sur la perception de la naturalité des odeurs. Vous voyez, les sujets sont très différents : l’un relève des neurosciences et de la psychologie, un autre des sciences humaines et de l’esthétique, et le dernier de la chimie. C’est aussi ce qui fait la richesse de ces rencontres.”
FdD Per Fumum : Qu’est-ce qui fait que le GDRO3 est pertinent ?
Nathalie Mandairon : “Ce qui est vraiment passionnant dans ces journées, c’est notamment leur format. Les conférences sont courtes, y compris les conférences plénières, et les interventions des jeunes chercheurs, les flash talks, le sont encore davantage. Ce format court permet justement à des personnes qui ne sont pas spécialistes du domaine de s’intéresser aux présentations et de parvenir à les suivre. Cela demande un effort de la part de tous les intervenants : il faut rendre les recherches compréhensibles pour l’ensemble du public, même si une partie de la présentation reste nécessairement plus technique pour les spécialistes. C’est important dans un réseau comme le nôtre, où les participants viennent de disciplines très différentes. Il faut réussir à faire circuler les connaissances et à permettre à chacun de comprendre les enjeux des recherches menées par les autres.”
FdD Per Fumum : Qu’est-ce qui vous fascine personnellement dans l’olfaction, et qu’aimeriez-vous que le grand public comprenne mieux au sujet de l’odorat ?
Nathalie Mandairon : “Je pense qu’il est important que tout le monde prenne conscience de la place que l’odorat occupe dans notre qualité de vie et notre bien-être. Avec la Covid, les choses ont peut-être un peu évolué de ce point de vue. On se rend compte de l’importance de l’odorat lorsqu’on le perd. C’est souvent le cas : il faut être privé d’un sens pour mesurer pleinement ce qu’il nous apporte. Les troubles olfactifs peuvent notamment être associés à des modifications des émotions, à une diminution du plaisir de manger et à une altération de la qualité de vie. Ils peuvent également être liés à davantage de symptômes de type dépressif. Je travaille notamment sur des projets portant sur le stress précoce et la maltraitance durant l’enfance, qui peuvent altérer la perception des odeurs. À ce sujet, j’ai encadré la thèse d’Anna Athanassi, dont les travaux portent sur l’impact de la maltraitance pendant l’enfance sur la perception des odeurs à l’âge adulte et sur le comportement émotionnel. Nous montrons que le stress vécu pendant l’enfance modifie la perception des odeurs à l’âge adulte. Cette altération est également associée à de l’anxiété et à des comportements de type dépressif.”
FdD Per Fumum : Vous évoquez les doctorants que vous accompagnez. Quel est concrètement votre rôle auprès d’eux tout au long de leur thèse ?
Nathalie Mandairon : “Nous leur proposons d’abord un sujet de thèse. Nous les aidons ensuite à trouver un financement, ou nous les accompagnons dans cette recherche. Nous encadrons les expériences et leur donnons les moyens de les réaliser. Nous les formons tout au long de leur doctorat : nous leur expliquons le sujet, les expériences à mener, les analyses statistiques, les analyses de manière générale, mais aussi l’écriture de l’article scientifique. Nous les suivons au fur et à mesure de leur thèse, avec l’objectif qu’ils prennent confiance en eux et qu’ils parviennent progressivement à réaliser de plus en plus de choses de manière autonome. Et puis, selon les étudiants, certains arrivent aussi avec leurs propres idées et leurs propositions au cours de la thèse. C’est génial !”